Cinéma, vaccin et urubus

La campagne de vaccination contre le coronavirus a commencé au Brésil dans un éblouissant embrouillamini politique, le Président Bolsonaro se délectant de négationnisme et de désinformations enrobées au lait concentré sucré ; le Ministère de la Défense a dû expliquer à la presse les 15 millions de réais dépensés en 2020 pour ce précieux nectar.

Loin de Brasilia, sous fond d’enjeux politiques, dans la région sud de l’état de São Paulo, le Quilombo Ivaporunduva est la première communauté à recevoir les deux injections du Coronavac, un vaccin élaboré par une société de biopharmarcie chinoise, en partenariat avec l’institut Butantan, un centre de recherches situé à São Paulo. Au temps de l’esclavage, les quilombos désignaient les villages formés par les esclaves en fuite dans les régions reculées à l’intérieur des terres.

Alors que le Ministère de la Santé a exclu les quilombolas de la phase initiale du plan national de vaccination, le gouverneur de São Paulo, João Doria, a décidé d’inclure cette population. Une requête a également été déposée par la Coordination nationale des quilombolas (Conaq) et par quatre partis politiques (PSB, PSOL, PT et PcdoB), demandant, par mesure de précaution, l’inclusion de la population quilombola dans les groupes considérés comme prioritaires pour la vaccination par le Ministère de la Santé. À ce jour, aucune suite n’a été donnée.

Accès au village d’Ivaporunduva, situé dans la région sud de l’état de São Paulo.

Quilombo Ivaporunduva

Surnommée l’Amazonie pauliste, la vallée du Ribeira abrite la forêt atlantique la plus préservée de l’état de São Paulo où se sont réfugiés des esclaves noirs au cours des années de persécutions. 57 communautés quilombolas ont été fondées dans la région et, selon certains recueils, Ivaporunduva aurait été créé dès le XVIe siècle. Les deux principales villes situées à proximité des Quilombos sont Eldorado et Registro, l’une faisant référence à la découverte d’or et l’autre, à l’endroit où était négocié les pépites au XVIIIe siècle. Avec le déclin de l’orpaillage, les villages sont peu à peu abandonnés et les esclaves sont restés. Après des années de lutte pour leur terre, le quilombo a été reconnu officiellement par l’État en 1998.

Comme pour les territoires indiens, la constitution brésilienne prévoit et garantit le droit des terres quilombolas dont l’occupation est basée sur l’ancestralité, la descendance et des traditions culturelles propres.  En Afrique bantoue (Angola actuel), dans la langue kimbundu, le quilombo est une société d’initiation de jeunes guerriers ou un lieu de repos pour les nomades, un campement.

La surface de leur territoire a été néanmoins fortement réduite. D’abord, à cause des grileiros qui falsifient les documents de propriété et des posseiros, des agriculteurs souvent modestes qui occupent une parcelle de terre sans titre de propriété. Ensuite, au cours du XXe siècle, les quilombolas ont été chassés de leur terre en raison de la création des parcs d’État du Alto Ribeira – PETAR – et d’Intervalles. Enfin, après 30 années de résistance, le projet de barrage hydroélectrique Tijuco Alto qui menaçait les communautés quilombolas et les petits agriculteurs de la vallée a définitivement été enterré en 2017. Le réservoir de Tijuco Alto, s’il était construit, inonderait une superficie de 56 kilomètres carrés, où vivent aujourd’hui 580 familles. Selon l’ISA, une association socio-environnementale, environ 200 familles d’agriculteurs ont dû vendre leur terre dans les années 90 pour la réalisation du barrage. Et elles ont fini par augmenter le nombre d’habitants de bidonvilles à la périphérie de Curitiba, la capitale du Paraná.

La communauté d’Ivaporunduva qui compte 80 familles aujourd’hui vit essentiellement de plantations de bananes, d’artisanats confectionnés à partie des feuilles de bananiers et de l’écotourisme qui se développe peu à peu.

João Doria, le gouverneur de l’état de São Paulo félicitant Benedita Ferreira dos Santos, 80 ans, la première quilombola du Brésil à être immunisée contre le Covid-19.

Le fief Bolsonaro dans la mire de Doria

L’Eldorado pauliste, c’est aussi les terres d’enfance du Président Bolsonaro où ce dernier compte de nombreux partisans. Dans les années 60, la famille Bolsonaro s’installe à Eldorado, où le petit Jair va grandir, gambadant au milieu des bouses de vache. Un immense panneau publicitaire surplombe d’ailleurs l’entrée du village, l’image du Président de la République accueillant le flâneur hébété. Sa mère, Olinda Bolsonaro, y réside encore et le mari de sa sœur est propriétaire d’une exploitation de plus de 300 hectares dans le village voisin, à Registro.

Pendant la campagne présidentielle en 2017, la petite cité dorée va faire la une de la presse brésilienne. Au cours d’un événement organisé au Club Hébraïque de Rio de Janeiro, Bolsonaro a attaqué la population quilombola avec son habituel vomi linguistique: «J’suis allé dans l’un des Quilombo d’Eldorado. Écoutez, là-bas, l’afrodescendant le plus léger pèse 7 arrobes. Ils ne font rien. Je pense même que pour procréer, ils ne servent plus à rien». L’arrobe est une ancienne unité de masse utilisée au Portugal et au Brésil qui équivaut à 15 kg. Elle est encore employée pour peser les bovins, les porcs et le cacao, notamment à Bahia.

Pour João Doria, le gouverneur de São Paulo, l’Eldorado situé aux frontières méridionales de son royaume est à conquérir. Ainsi, il a inauguré en 2020 son programme intitulé «Vallée du futur», destiné à développer l’activité économique de la vallée du Ribeira dont l’IDH – Indice de Développement Humain – est l’un des plus bas du Brésil.

Sur cet échiquier, chacun des acteurs place ses pièces au gré de l’agenda politique, avec son flot de désinformations ou de communications bien huilées. Car, si dans la forme, Doria et Bolsonaro se différencient, dans le fond, ils se disputent le même électorat. En 2018, lors de la campagne pour le siège de gouverneur de l’état de São Paulo, Doria a surfé sur la vague de l’extrême droite brésilienne, brandissant le slogan «BolsoDoria». Néanmoins, face à la nécropolitique du gouvernement fédéral dans la gestion de la crise sanitaire, Doria a choisi de suivre les mesures préconisées par l’OMS – Organisation Mondiale de la Santé – pour contrer l’avancée de la pandémie. En outre, la vaccination des quilombolas ressemble à une petite piqûre de rappel ; Doria sera sans aucun doute l’un des adversaires de Bolsonaro à la prochaine campagne présidentielle de 2022.

Benedita Ferreira dos Santos (80) à son domicile, quilombo Ivaporunduva, São Paulo
Une croix du Christ accroché au mur dans le domicile de Benedita Ferreira dos Santos.
Portrait de Benedita Ferreira dos Santos (80), la première quilombola a être immunisé contre le Covid-19.
Une petite fille du Quilombo Ivaporunduva regardant l’évènement de la vaccination.
Le gouverneur João Doria et Benedita Ferreira dos Santos (80)
Le gouverneur João Doria prend un selfie avec l’équipe médicale lors de la vaccination du quilombo., faisant un “V” comme Victoire, Vaccin et Vérité
Fiole du vaccin Coronavac, élaboré par une société de biopharmarcie chinoise, en partenariat avec l’institut Butantan, un centre de recherches situé à São Paulo.
Un garçon se désinfectant les main dans la taverne du village.
Portrait de Maria da Guia Marinho Silva (60) qui a été la troisième personne à être vaccinée. Elle est agricultrice et fabrique de l’artisanat à partir de feuille de bananier. Nossa Senhora do Rosario est le nom de l’Église du quilombo.

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