De la farinata bénie au Frère Glavão

On pourrait se croire dans un mauvais remake d’un film de science-fiction, mais non. Le 8 octobre, le maire de São Paulo, João Doria, annonce la distribution de la «farinata» auprès des populations vulnérables et des petits écoliers de la mégalopole, dans le cadre d’un projet de loi qui vise «l’éradication de la faim et la promotion de la fonction sociale des aliments».

Produite à partir des invendus de la grande distribution, la «farinata bénie» – dans les deux sens du terme – est une «chose» lyophilisée, qui peut être, selon le fabricant Sinergia, consommée pendant une période d’un an. La boucle est bouclée. On résout les problèmes de la faim dans le monde et, en plus, on gère le gaspillage alimentaire et la pollution qui en résulte. Toutefois, devant la polémique suscitée par le nouveau «show» du maire pauliste, la mesure a été abandonnée.

Série de photographies réalisées au Monastère Luz, São Paulo

«La farinata béni»

Le projet de loi a été présenté par des députés soutenus par l’ONG Sinergia et l’archidiocèse de São Paulo en 2012. La loi prévoit, en outre, une fiscalité très avantageuse pour les entreprises impliquées.

Dans le cadre de la journée mondiale de l’alimentation, en 2013, l’archevêque envoie une lettre au Pape Benoît XVI dans l’objectif de présenter le projet de l’ONG Sinergia, auquel il donne toute sa bénédiction. La «farinata bénie» était née.

D’abord, en visitant le profil Linkedin de la fondatrice, Rosana Perrotti, on découvre qu’elle a été directrice financière de Monsanto dans les années 2000 et que, depuis 2017, elle dirige Mead Johnson Nutrition, une entreprise qui fabrique des aliments transformés destinés aux enfants en bas âges.

Aussi, quid de la formule de transformation de ce nectar des Dieux? Tenue secrète, personne ne sait ce que contiennent ces produits présentés sous forme de croquette pour chien, biscottes ou pattes. Je sens déjà vos papilles s’émoustiller. Les Brésiliens ont d’ailleurs appelé cet étouffe-chrétien la «ração humana», ou en français, «les croquettes pour humain».

Sur le site de l’ONG ensuite, on découvre que cette dernière est soutenue par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), dont le siège est situé à Rome. Après que les bureaux italiens aient été submergés de courriels brésiliens, on apprend, d’une note de l’organisme, que l’ONG n’est pas soutenue par la FAO et que les qualités alimentaires et nutritives ne sont pas évaluées par cette dernière.

Frère Galvão

Les partenaires de Sinergia

Toujours sur le site de l’ONG, une page fait référence à plusieurs partenaires, ou plutôt, faisait, car quelques jours après la présentation de la «farinata», ladite page, comme par magie, avait disparu. À la place, une note de Sinergia stipule qu’il s’agit «d’entreprises sérieuses issues du secteur alimentaire dont l’objectif est de nourrir les nécessiteux. Pourtant, nous avons décidé protéger la confidentialité de nos collaborateurs, blabla…»

Merci internet; j’ai retrouvé une copie d’écran de la page manquante. Je suis donc allé vérifier si les collaborateurs de l’ONG étaient réellement liés au secteur alimentaire.

D’abord, on y trouve l’état de São Paulo, représenté par le Consea (organisme lié à la sécurité alimentaire), le CNTur (tourisme) et l’ICC (Chambre du commerce).

Ensuite, on découvre les multinationales: Bemis (une société d’emballage américaine), Tench Rossi Watanabe (une entreprise d’avocats d’affaires américaine) Brasanitas (une société tentaculaire qui propose des services dans les secteurs du nettoyage, de l’éradication des insectes nuisibles, des hôpitaux, de l’industrie, etc.) et Global Business Forum qui réunit toute la crème de l’agrobusiness brésilien, dont l’un des principaux partenaires est Monsanto.

Enfin, les entités religieuses: la CNBB (Église catholique apostolique romaine), l’archidiocèse de São Paulo et trois communautés religieuses qui accueillent des toxicomanes. (Mission Belem, Fazenda da Esperança et ARAD)

Je ne sais pas vous, mais moi, je n’ai repéré aucune entreprise directement liée à l’alimentation ou à la santé. Il y a bien le Consea, mais dans une note du président, il explique qu’il a bien participé à des réunions sur le sujet, mais qu’il n’existe aucune collaboration avec l’ONG Sinergia.

La christothérapie

Quant à la Mission Belem, bien que soutenue par l’état de São Paulo, on découvre qu’elle ne possède pas d’agrément auprès de l’ANVISA, l’agence nationale de vigilance sanitaire. Pour ajouter un peu de sordide, en juillet 2017, 14 personnes sont décédées en quelques jours et, d’après les autopsies, les personnes étaient «déshydratées et souffraient d’intoxications alimentaires». L’enquête policière ouverte par le parquet n’en dira pas plus.

Créée en 2005 par un prêtre catholique, la Mission Belem est un refuge, situé à 80 km à l’intérieur de São Paulo, destiné aux personnes dépendantes de drogue.

La brochure indique que le centre prend en charge les personnes vulnérables en s’appuyant sur la «christothérapie». Alors, évidemment, vous vous demandez peut-être de quoi il s’agit.

Appelé également agapèthérapie, du grec «agapè» – l’amour «divin» et «inconditionnel», pour les chrétiens, la christothérapie est une démarche de guérison intérieure que l’on place dans l’amour du Christ. Pour les philosophes grecs du temps de Platon, l’agapè symbolisait l’amour au sens universel du terme, l’amour de l’humanité.

À ce propos, il existe quatre termes pour désigner l’amour en grec:

  • Éros (l’amour physique)
  • Agapè (amour spirituel)
  • Storgê (l’amour familial, le prendre soin)
  • Philia (l’amitié)

Toutefois, il apparaît que la pratique de la «christothérapie» se rapproche plus, parfois, de la manipulation que de la thérapie. En France, dans la maison des Béatitudes installée dans le Tarn, un couple y a vécu pendant trois ans. En 2005, ils portent plainte pour abus de faiblesse et dénoncent une théorie psycho-religieuse dangereuse. D’un autre côté, comme l’indique l’enquête du site “La Vie”, en s’appuyant sur les témoignages de plusieurs personnes, «il demeure incontestable que les Béatitudes ont aussi aidé de nombreuses personnes en souffrance».

Représentation du frère Galvão sur des “azulejos”. À l’ouverture des portes, les personnes font la queue pour recevoir les pilules.

Les pilules du Frère Galvão

Quant à la Fazenda da Esperança – la Ferme de l’espoir, en français – en plus d’un suivi psychiatrique plus classique, le centre propose également la pilule du Frère Galvão.

Aux environs de 1785, à São Paulo, un malade croise le Frère Galvão et l’implore de le soulager de ses douleurs. Le Frère écrit alors sur un petit bout de papier une prière à la gloire de la Vierge Marie, l’enroule et lui tend la pilule pour l’ingérer. L’homme guéri aussitôt de ses calculs rénaux. Plus tard, un autre homme vient demander secours auprès du moine, car sa femme courait le risque de perdre la vie en donnant naissance à leur enfant. À ce propos, en brésilien, on dit «dar a luz», «donner la lumière»). De même, Frère Galvão prescrit les pilules et l’enfant naît normalement.

Depuis ces événements, les soeurs du monastère de Luz2) fabriquent les pilules selon la formule du religieux franciscain et les distribuent gratuitement.

Aussi, le Frère Galvão a été béatifié par le pape Jean Paul II en 1998 et a reçu le titre «d’homme de paix». En 2007, il est le premier brésilien à être canonisé par le pape Benoît XVI.

Aujourd’hui, les pilules sont fabriquées à base de papier de riz enroulé, sur lesquelles est écrit la prière à la gloire de la Vierge Marie: «Après l’enfantement, ô Vierge, tu es restée inviolée. Mère de Dieu, intercède pour nous».

Note: l’intercession, dans la tradition catholique, consiste en une prière de demande en faveur de quelqu’un.

Enfin, pour les curieux, le monastère Luz à São Paulo abrite également le Musée des Arts Sacrés. Il faut apprécier les reliques, mais le lieu vaut le coup d’oeil.

«Après l’enfantement, ô Vierge, tu es restée inviolée. Mère de Dieu, intercède pour nous».

Le cuit et le cru

De la nourriture lyophilisée à la nourriture spirituelle, l’homme ingère et digère beaucoup de choses.

Dans son ouvrage sur les mythologies, «le cru et le cuit»3), Claude Lévi-Strauss nous parle de l’homme et de ses gamelles. Il propose ainsi de penser le passage de la nature à la culture, en revisitant les pratiques culinaires à travers les mythes. En outre, le cru est attaché à la nature, alors que le cuit est lié à la culture.

De ce point de vue, peut-on interroger le processus industriel de l’alimentation? N’était-on pas en train, cette fois-ci, de couper définitivement l’homme à la nature et de ce qui définit aussi son humanité? Manger va bien au-delà que le simple apport protéinique et du nombre de vitamines que vous avez absorbées pendant la journée. Manger c’est des histoires, des symboles, des odeurs, des saveurs, c’est la soupe de nos grands-mère, c’est la madeleine de Proust, c’est de la poésie!

Pilules du Frère Galvão

Photographe freelance

Vincent Bosson photography

Vincent Bosson est photographe documentaire installé à São Paulo.

Réalisation de reportages pour médias, entreprises et particuliers

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