Des Haïtiens à São Paulo

Ce matin de mars, la procédure d’expulsion qui visait la communauté vivant dans un ancien hangar désaffecté, dans la région sud de la ville de São Paulo, a été suspendue par la Cour de justice de São Paulo, en raison de la situation actuelle liée à la covid-19 et du manque d’aide aux familles.

Wilson (38) est d’origine haïtienne et s’est installé au Brésil en 2016, fuyant la crise politique et sociale de son pays. Il travaillait dans un restaurant avant d’être licencié dès le début de la crise sanitaire. Ne pouvant plus payer la location de son logement, il a dû s’installer dans une occupation, où 300 familles, dont 200 immigrés haïtiens, habitent depuis 1 an.

Le 21 décembre 2020, la communauté bloque l’avenue située près de l’occupation protestant contre la réintégration du hangar prévu dans les semaines à venir.

La situation des Haïtiens à São Paulo

L’immigration haïtienne au Brésil est récente et s’explique par plusieurs facteurs. Selon le professeur José Rodrigues dos Santos qui enseigne de l’Université de l’état de São Paulo, la « découverte » du Brésil par les Haïtiens a eu lieu en 2004. La Minustah (Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti) a été créée cette année-là pour rétablir la sécurité et la stabilité du pays caribéen après des épisodes de violence et de troubles politiques, qui ont culminé avec la chute du président de l’époque, Jean Bertrand Aristide. Enfin, après le tremblement de terre qui a frappé le pays en 2010, nombre d’Haïtiens tentent de chercher une vie meilleure, ailleurs qu’à Haïti. 

Ainsi, le nombre d’immigrants haïtiens au Brésil qui s’élevait à 595 en 2010 a atteint 30 000 au cours de l’année 2014. Selon le rapport annuel de l’Observatoire des migrations internationales de 2019, 492 700 migrants à long terme ont été enregistrés entre 2011 et 2018 au Brésil, les Haïtiens représentant 21,5 % du total et étant la principale nationalité sur le marché du travail formel en 2018.

Cependant, les Haïtiens doivent faire face aux constructions raciales enracinées dans la société brésilienne et nombre d’entre eux se retrouvent marginalisés ; un rêve brisé. La mairie de São Paulo a néanmoins signé la “Déclaration de Marrakech – des villes travaillant ensemble pour les immigrés et réfugiés” en 2016, afin de renforcer les droits et de garantir la dignité des immigrés.

En outre, depuis la crise sanitaire, les immigrés haïtiens font face à une situation de vulnérabilité sociale et économique qui s’est accentuée.    

Un enfant d’origine haïtienne tient une pancarte sur laquelle est écrit: “Nous voulons des logements, pas la violence”.

L’occupation

Le terrain appartient à une société immobilière qui a l’intention de construire des ensembles d’habitation. Le site, cependant, est reconnu en tant que zone d’intérêt social spécial (ZEIS) et, selon le plan d’aménagement municipal, elle devrait être destinée à la construction de logements populaires.

Le hangar, abandonné depuis plus de trente ans, appartenait à une famille italienne où étaient fabriqués des coffres forts, puis des tanks et des pièces pour l’armée brésilienne. Les coupes budgétaires de l’état des forces armées dans les années 90 ont mis fin à l’aventure de l’entreprise.

La pandémie et des mouvements populaires ont comblé ce vide laissé dans une ville qui a grandi trop vite, aux confins d’une urbanité brutale, entre des rampes d’autobus, une grande avenue et un fleuve à moitié enterré qui a toutes les caractéristiques d’un égout. À l’intérieur du hangar, la communauté s’est organisée en attribuant des espaces à chaque famille, ici et là, hommes et femmes chargent des brouettes de sables et de briques pour édifier leur maisonnette. Des ruelles sans nom apparaissent au fur et à mesure que les constructions avancent, un étale de fruits et légumes, une grand-mère vendant des cacahouètes, un café, un magasin de bricolage.  

Le 11 mars 2021, les forces de l’ordre se préparent à l’opération de réintégration des lieux.

L’utilité sociale de la terre

La lutte des campagnes brésiliennes pour la terre se prolonge vers les cités. Selon Rosa Maria Viera Meideros, professeur à l’Université Fédéral du Rio Grande do Sul, l’histoire de cette lutte se confond avec celle de la propriété de la terre du Brésil.

Elle débute avec la distribution des premiers lots sous la forme de « sesmarias », de grandes propriétés concédées par le roi du Portugal, mesurant environ 13000 ha. Puis, avec la « Loi des Terres », la propriété de la terre est institutionnalisée au Brésil en 1850. Celle-ci est acquise aux enchères publiques décidées par la Couronne. Seuls les fazendeiros puissants y ont accès, tandis que la majorité des colons et des travailleurs agricoles ne peuvent même pas acquérir un petit lot.

En raison de ces inégalités liées à l’espace et aux obstacles à réaliser une réforme agraire, les mouvements populaires s’organisent et envahissent les grandes propriétés inexploitées, luttant pour leur reconnaissance. La constitution brésilienne prévoit que les terres inutilisées, qui ne remplissent pas leur fonction sociale ou qui ont été acquises frauduleusement, servent à la réforme agraire.

L’occupation met en lumière les difficultés actuelles vécues pendant la pandémie, non seulement par les personnes récemment immigrées à São Paulo, mais aussi par une large partie de la population brésilienne qui était déjà dans une situation de crise avant la crise. 

N’ayant pas eu la permission des leaders de la communauté de publier les photographies de l’occupation, j’ai décidé de poursuivre à documenter la situation, ne présentant que quelques images.

Après plusieurs heures d’attentes et de négociation, la Cour de justice de São Paulo suspend la réintégration en raison de la situation actuelle liée au Covid-19 et du manque d’aide aux familles. Sur l’image, la communauté célèbre cette première victoire, après que les forces de l’ordre aient quitté les lieux..
Un enfant d’origine haïtienne pleurant dans sa poussette alors que la communauté manifeste contre la réintégration à venir. Déc. 2020
Le quartier de Bràs à São Paulo est connu pour son activité commerciale importante, aussi de nombreux immigrants s’y retrouvent pour vendre des articles dans la rue. Sur l’image, un vendeur ambulant discute à l’angle de commerces fermés en raison des restrictions imposées par l’état de São Paulo pour contrer la pandémie du coronavirus. Mars 2021
Une grande communauté d’Haïtiens vit à Guarujá, sur le littoral de l’état de São Paulo. La majorité d’entre eux travaillent de manière informelle en vendant des articles sur les plages. Jan. 2021

Texte et photographies: Tous droits réservés Vincent Bosson