Indiens Pankararu, Vincent Bosson Photography

Des Indiens dans la ville: les Pankararu

Temps de lecture: une bonne feijoada ou un bon cassoulet, cela dépend de l’hémisphère où vous vous trouvez.

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec trois Indiennes de la tribu Pankararu, dans un grand centre commercial du quartier Morumbi, à São Paulo. Citadelles huppées, larges baies vitrées et petites fontaines accueillent le visiteur. Attendant les amazones et baigné par la lumière qui traverse le hall d’entrée, je découvre une immense affiche annonçant une exposition consacrée à des indigènes du Brésil. Sous le décor rutilant d’une hutte en bois, une série de portraits dépeint une relation poétique entre les Indiens et une nature féerique.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Pedro, le “chef de bande” des Pankararu à São Paulo, lors du Toré, une célébration traditionnelle.

À quelques rues du temple commercial, Real Parque, un ancien bidonville, entouré maintenant de luxueux édifices, où des Indiens Pankararu se sont installés au cours des années 50. La mairie de São Paulo a engagé, en outre, des travaux d’urbanisme à partir de 2010, en créant plusieurs bâtiments HLM, afin de répondre à un contexte de paupérisation d’une population encore marginalisée.

Un contraste frappe alors l’esprit; pendant que nous regardons des Indiens dans un “musée” au goût exotique, de vrais Indiens vivent à quelques pâtés d’immeubles, dans la relative indifférence d’une grande majorité de Brésiliens.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Enfant Pankararu.

Les Indiens du Brésil en quelques chiffres

Les mêmes mots. Je me souviens des propos d’un cacique de la tribu Guarani Mbya que j’avais rencontré quelques mois auparavant, dans un village situé à une centaine de kilomètres de la mégalopole pauliste.

Vous savez, les Indiens du Brésil ne font pas la danse de la pluie. Ça, c’est au cinéma!

Marcela, Deisi et Josicléa, les trois Indiennes Pankararu qui me recevaient alors tenaient un discours identique.

Je n’avais jamais réellement songé à cet avertissement; quelques considérations, donc, avant que je vous raconte l’histoire des Indiens Pankararu:

  • La moitié des Indiens au Brésil (52%) vivent actuellement dans les zones urbanisées du pays. 
  • Environ 900 000 individus se sont déclarés Indiens, répartis en 300 ethnies (soit 0,4% de la population brésilienne).
  • 98% des Territoires Indigènes (TI) se situent en Amazonie (qui correspondent à 23% de cette dernière) et représentent 14% de la surface du Brésil. Les grandes propriétés de l’industrie agroalimentaire occupent, quant à elles, 38% du pays.
  • On estime qu’une centaine de groupe isolé vit en Amazonie.

Données de 2010, IBGE (Institut Brésilien de Géographie et de Statistique)

Vincent Bosson Photography Pankararu

Joueurs de cartes installés au “bar Pankararu”, à l’entrée du quartier Real Parque.

Politiques indigénistes

Les premières politiques en faveur des Indiens voient le jour en 1910, avec la création du SPI (Service de Protection des Indiens), qui est alors attaché au ministère de l’Agriculture. Le SPI ressemblait plus à un outil qui permettait l’exploration du pays, en tentant de pacifier les tribus hostiles et de “civiliser” les Indiens pour en faire des travailleurs, qu’à une véritable politique en leur faveur.

La corruption, la mauvaise gestion et le peu de moyens mettent fin à l’institution en 1967. Depuis lors, c’est la FUNAI (Fondation des Indiens) qui s’occupe des questions indigènes, sous la tutelle du ministère de la Justice. Son rôle est d’établir les démarcations des Territoires Indiens et de garantir les droits de ces derniers.

Enfin, après 30 ans de dictature, le Brésil instaure la constitution de 1988, dans laquelle les Indiens sont reconnus par l’État pour la première fois depuis la colonisation. Les Indiens étaient considérés, avant cette date, à “un état primitif vis-à-vis de l’homme civilisé”.

La constitution brésilienne leur confère le droit originel des terres traditionnellement occupées et de maintenir leur propre culture.

Vincent Bosson Photography Des Indiens dans la ville: les Pankararu

Façade d’un des bâtiments que la mairie a réalisé en 2010 dans le quartier Real Parque.

Un avenir incertain

À ce beau tableau, toutefois, s’ajoutent les pressions politico-industrielles dont souffrent aujourd’hui les Indiens du Brésil, mettant en péril de nombreuses cultures indigènes.

La FUNAI est directement touchée par les turbulences politiques qui secouent le pays depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016. Outre les 50% de coupes budgétaires, une large majorité de députés dits “ruralistas” (lobbying de l’agro-business qui occupent 40% des sièges au parlement brésilien) appuie la thèse du “Marco temporal”. Selon cette proposition, les Territoires Indiens seraient délimités en fonction de leurs occupations à partir de 1988, le jour de la proclamation de la Constitution Brésilienne. Seul 1,5% des Indiens vivent effectivement sur des territoires traditionnellement occupés.

Actuellement, plus d’un million d’hectares de forêts amazoniennes attendent un amendement du président de la République, Michel Temer, afin d’être livrés aux sociétés d’exploration. En 2016, la déforestation a augmenté de 30% par rapport à l’année précédente.

Triste tropique.

Au cours des 30 dernières années, enfin, environ 1000 Indiens ont été assassinés en raison de conflits liés au foncier (source: CACI, Cartographie des Attaques Contre les Indiens. Caci, en tupi, signifie “douleur”).

Pour les cinéphiles, un documentaire percutant, “Martírio”, du réalisateur Vincent Carreli, qui raconte la lutte des Indiens Guarani Kaiowá vivant dans l’état de Mato Grosso du Sul:

Aspects historiques des Indiens Pankararu

Les Indiens Pankararu sont originaires du Nord-Est du Brésil. Et, en raison de cette particularité géographique, ils ont eu la grande joie, sans doute, de rencontrer les premiers Européens, dès le XVIe siècle. Des documents d’une mission religieuse de 1702 mentionnent déjà l’existence de la tribu Pankararu dans la région.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le Nord-Est du Brésil est le théâtre de nombreux affrontements entre Indiens et les “bandeirantes”, les chercheurs d’or et de pierres précieuses. Afin d’occuper effectivement les espaces découverts, trois stratégies sont alors appliquées.

La première consistait tout simplement à éliminer les Indiens les plus hostiles (lorsqu’ils n’étaient pas disséminés par les maladies introduites par les occidentaux).

La seconde visait à “civiliser les sauvages”, en faisant disparaître méticuleusement la culture de ces derniers. D’abord, des missions religieuses s’installaient pour évangéliser les Indiens (les Pankararus sont aujourd’hui en majorité catholiques), puis on les mélangeait avec des fermiers blancs et des esclaves noirs. En brésilien, on fait d’ailleurs les distinctions suivantes pour désigner les différents mélanges: caboclo ou mameluco (blanc/indien), cafuzo (noir/indien), mulato (noir/blanc).

Vincent Bosson Photography Pankararu

Raoni, fumant le “campiô”, pendant la préparation du Toré.

Parmi les autres outils civilisateurs utilisés, les missionnaires interdisaient l’usage de la langue indigène. Josicléa me racontait à ce propos, je cite:

Si un Indien avait l’audace de parler sa propre langue, on l’enterrait vivant, avec la tête dépassant juste au-dessus du sol, jusqu’à ce qu’il trouve la mort

C’est sûr, il y a de quoi décourager. Au fil des persécutions contre la tribu, la langue Pankararu a été oubliée et tout un pan de sa culture également.

C’est seulement dans les années 40 que le peuple Pankararu commence à être reconnu par les autorités publiques, tout comme une partie de son territoire, grâce aux travaux, notamment, de l’ethnologue brésilien Carlos Estavão de Oliveira.

Au cours de cette même période Claude Lewis Strauss, anthropologue français, s’enfonçait davantage dans l’Amazonie sur la trace de tribus encore inconnues.

Il faudra attendre 1987 pour que soient officiellement démarqués les territoires Pankararu par l’État. Il s’agit de 8000 hectares au lieu des 14000 revendiqués par la communauté, situés sur les rives du fleuve San Francisco, dans l’état de Pernambuco. Actuellement, le nombre de Pankararu vivant dans le village est estimé à 5000 individus. Quant aux fermiers occupant leur territoire, ils seraient environ 3000.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Enfant Pankararu.

Les Pankararu de São Paulo

À partir des années 50, en raison des grandes sécheresses qui sévissent dans la région et des perpétuelles invasions de leur territoire par des “fazendeiros”, des fermiers, plusieurs Pankararu migrent vers São Paulo à la recherche d’emplois. Nombre d’entre eux travaillent comme manoeuvres, à l’époque, sur les chantiers du Stade de football Morumbi et du Palace des Bandeirantes.

Aujourd’hui, environ 2000 Indiens Pankararu vivent dans la mégalopole et 500 dans le quartier de Real Parque.

Stigmatisés et invisibles dans la société brésilienne, les Indiens Pankararu de São Paulo se sont alors mobilisés à travers différentes associations.

Ainsi, SOS Pankararu, créé en 1994, a permis de peser dans les politiques destinées à la communauté, car, comme le précisait à l’époque son Président:

Nous nous sommes battus pour cette association, car la FUNAI ne nous reconnaissait pas comme Indiens. Ils pensent que les Indiens ne vivent que dans les villages indigènes.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Lors de la journée consacrée aux Indiens au Brésil, la communauté Pankararu se réunit pour danser le Toré. Et, profitant de ce rassemblement, le centre de santé local propose des vaccinations.

Aussi, la danse du Toré est devenue un instrument politique significatif. Expression de “l’indienneté” des peuples natifs du Nord-Est du Brésil, c’est à partir de cette expression culturelle que les autorités publiques commencent à reconnaître les Pankararu et d’autres tribus voisines.

À ce titre, l’association PROIC (Projet Identité et Culture Pankararu), que je vais suivre pendant quelques semaines, vise à transmettre la culture Pankararu aux nouvelles générations vivant à São Paulo.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Danseurs lors de la célébration du Toré.

Cosmologie Pankararu

Pour entrer dans la pensée des Indiens, il est nécessaire de prendre d’autres lunettes et comprendre que leur univers est constitué d’une “magie”, inséparable du monde social dans lequel ils vivent.

Dans la cosmologie Pankararu, les Indiens reçoivent une «graine», forme matérielle par laquelle les “Encantados” se manifestent pour la première fois à eux. Les “Encantados” sont des ancêtres, des entités sacrées qui habitent la nature. Abrités dans les forêts et les massifs rocheux autour du Brejo Dos Padres, les “Encantados” étaient également présents, avant la construction de deux barrages hydro-électriques dans la région, dans les cascades de Paulo Afonso et d’Itaparica. Ils sont partis depuis en attendant de se manifester, peut-être, ailleurs.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Le “Praiá” désigne la tenue portée par les danseurs lors du Toré. De la main droite, ils jouent du maraca.

 

Ensuite, dans chaque famille, le porteur de la «graine» a le devoir de fabriquer un “Praiá”. Il s’agit d’une tenue surmontée d’une couronne de plumes placées sur le dos et d’un masque confectionnés à partir de feuilles d’une broméliacée, le “Caroá”, l’équipement nécessaire pour réaliser ensuite la danse cérémonielle appelée “Toré”.

Le père de la “Praiá” se doit, alors, de remercier les “Encantados” au risque de voir une maladie ou un autre malheur frappé sa famille.

Roani m’expliquera que la plante de “Caroá” ne peut être cultivée car elle “porte un secret”, comme beaucoup de rituels qui échappent aux Indiens eux-mêmes, révélant une dimension encore plus profonde des mystères qui les relient à leurs univers de pensée.

Musique traditionnelle Pankararu appelée “Toante”:

Lors des célébrations, les Indiens Pankararu recourent à l’aide des “Encantados” pour protéger la famille, le village, pour soigner une personne malade, ou encore pour les remercier.

En fait, il y a toujours une bonne raison pour danser le Toré.

Vincent Bosson Photography Pankararu

Les peintures corporelles sont réalisées à partir d’une boue blanche que seuls les hommes peuvent aller chercher. Symboles de paix, les représentations différent selon le sexe. 

Vincent Bosson Photography Pankararu

Parmi les jeux indiens, on trouve le « cama de gato », littéralement « le lit du chat ». Inspiré des pièges utilisés pour la chasse, le jeux consiste à réaliser différents motifs à l’aide d’une ficelle. Anciennement, les Indiens représentaient des animaux.

Vincent Bosson Photography Pankararu

“Menino do Rancho”: anciennement rite de passage chez les garçons qui leur donnait, entre autre, accès au “Poró”, lieu sacré où les familles conservent les “Praiás”. À São Paulo, le “Poró” se situe derrière l’école municipale.   

  

Vincent Bosson Photography Pankararu

Marcela habillée de bijoux artisanaux et de peintures traditionnelles Pankararu.

 

Vincent Bosson Photography Pankararu

Juste après un match de foot, la “bande” de Pedro se dirige vers le “terreiro”, lieu de la célébration du Toré. Les festivités se déroulent sous le auvent de la salle de sport de l’école municipale. 

Vincent Bosson Photography Pankararu

“Démarcation Maintenant, Nation Pankararu”. La communauté revendique toujours 6000 hectares de terres. 

Photographies: Vincent Bosson Photography

Photographe freelance

Vincent Bosson photography

Vincent Bosson est photographe freelance installé à São Paulo.

Réalisation de reportages dédiés aux événements, médias et entreprises. Séances photo pour books et portraits.

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