Des tropiques pas si tristes

São Paulo s’éveille et, devant l’horizon qui esquisse ses premières lueurs, je finis de ranger mon matériel de photos pour une expédition de deux mois sur les traces de Claude Lévi-Strauss. C’est en me replongeant dans son ouvrage épique «Tristes Tropiques», que j’ai imaginé documenter la vie des Indiens que l’anthropologue français avait rencontrés dans les années 30 au Brésil. Que sont-ils devenus? Que peuvent-ils nous apprendre sur le «développementalisme» d’une région qui s’étend du Pantanal jusqu’en Amazonie?

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Sur la route de l’agriculture intensive

Tout au long de la route, j’ai d’abord été frappé par l’implantation de l’agriculture intensive qui redessine complètement les paysages, en contraste avec les territoires indiens, où la végétation native est protégée. Selon un prêtre salésien que j’ai rencontré chez les Bororo, s’il n’y avait pas d’Indiens dans la région du Mato Grosso, il n’y aurait plus de forêt. Sur cette partie de la planète, il ne reste que 30% du Cerrado, un biome qui représente 5% de la biodiversité mondiale.

Territoire Paiter Suruí, Rondônia

La forêt qui brûle, c’est une pratique amérindienne, appelée culture sur brûlis. Les Indiens utilisent ce procédé sur de petites surfaces qu’ils abandonnent ensuite pour que la nature reprenne sa place. Mais cette technique est aujourd’hui utilisée par l’agroalimentaire à une échelle industrielle, et une fois le terrain “nettoyé”, puis cultivé, du bétail y est installé. Si l’on observe l’actualité récente, plusieurs indices permettent de montrer que les producteurs sont encouragés à cette pratique, comme le fameux «jour du feu», où plusieurs agriculteurs se sont organisés pour incendier la végétation dans le Pará. Les autorités ont enregistré une augmentation de 80% des départs de feu par rapport à l’année précédente. Et, après que le ciel sud-américain a été obscurci par des fumées noires pendant des mois, le gouvernement décide de libérer la plantation de canne à sucre en Amazonie et dans le Pantanal, ce qui n’était pas autorisé jusqu’à présent.

Borne du territoire Kadiwéu, Serra da Bodoquena, Mato Grosso do Sul

Les Kadiwéu

Le Pantanal, ce petit joyau aux traits fragiles abritent également les glorieux cavaliers indiens, les Kadiwéu, l’un des premiers peuples à obtenir la démarcation de leurs terres, à la fin du XIXe siècle, en raison de leur soutien aux troupes brésiliennes pendant la guerre contre le Paraguay. Ils sont connus pour leurs magnifiques peintures faciales et les céramiques qui racontent des histoires d’un temps oublié. Malgré les invasions de leur territoire dans les années 80, les Kadiwéu gèrent leur terre qu’ils louent à des agriculteurs des environs.

Comme la plupart des villages indiens au Brésil, les Églises catholiques et évangéliques ont semé la pagaille dans la culture amérindienne. Dans le village d’Alves dos Barros, il existe quatre Églises pour 200 âmes. Le jour où j’ai visité le cacique pour obtenir l’autorisation de filmer dans le village Kadiwéu, un pasteur était également présent et voulait même implanter une cinquième Église. Le territoire est relativement protégé en raison de l’accès difficile; d’un côté le Paraguay et de l’autre la Serra de Bodoquena, une réserve naturelle qui risque de disparaître, en raison d’une récente décision de justice, selon laquelle l’État n’a pas indemnisé les expropriations dans les délais prévus, à la suite de la création du parc.

Indien Bororo, Village indien de Jarudore, Mato Grosso

Les Bororo

En remontant vers Rondonópolis, ce sont les Bororo que j’ai rencontré à Jarudore, qui était autrefois un grand village indien, entouré par ses majestueuses chapadas, de hauts plateaux de grès aux falaises escarpées. Au fil des persécutions, les Bororo ont abandonné leurs terres ancestrales qui ont été envahies par une bourgade, alors que le Maréchal Rondon, l’ingénieur militaire qui a été chargé de la construction de la ligne télégraphique traversant l’Amazonie, avait démarqué officiellement le territoire Bororo. Même le village où Claude Lévi-Strauss a étudié la société Bororo et qui lui a inspiré, entre autres, le structuralisme, a été envahi par les fermes et le nom de l’endroit a été modifié. Une procédure en justice est en cours dans l’espoir de récupérer la mémoire du lieu.

Dans les années 2010, une famille décide de s’installer à nouveau dans les environs, malgré l’hostilité des habitants de la petite bourgade voisine. Certains d’entre eux ont même tenté d’empoissonner l’eau de la rivière située en amont du village indien. En conséquence de quoi, grâce au soutien du prêtre salésien, les Indiens ont réussi à obtenir les fonds nécessaires pour la construction d’un puits. Les Bororo et la terre qu’ils habitent dégagent une certaine magie, en harmonie avec les esprits de la nature.

Vieil homme Nambikwara, Ponte e Lacerda, Mato Grosso

Les Nambikwara

Plus loin au nord, ce sont les Nambikwara qui m’ont accueilli, près de Pontes e Lacerda, le repère des trafiquants d’or, de drogues et de produits phytosanitaires. Dans la région, c’est chapeau, éperons et bottes de cuir. Invité par les affaires extérieures brésiliennes de l’époque, Théodore Roosevelt, qui a été Président des États-Unis entre 1901 et 1909 a navigué aux côtés du Maréchal Rondon sur les fleuves du bassin amazonien en 1914. Roosevelt fait la rencontre des Nambikwara et, à la suite de son voyage, écrit le livre « Throught the brazilian wilderness», dans lequel il raconte ses aventures amazoniennes.

Quant à Claude Lévi-Strauss, lorsqu’il voyage dans la région, à la fin des années 30, la situation est tendue entre les Nambikwara et les non-Indiens. La population a pratiquement été décimée, à la suite du contact et des conflits résultants de la colonisation encouragée par l’État. C’est dans les années 80 que les territoires Nambikwara ont été délimités, mais une partie a été polluée au mercure, rejeté par des orpailleurs qui sévissent encore dans la région, en plus des immenses mines d’or à ciel ouvert qui creusent les profondeurs de la Terre.

Pour accéder au village Indien, il faut d’abord traverser une grande exploitation agricole. Ici, hommes et femmes peuvent avoir plusieurs partenaires, ce qui, d’après le cacique, entraîne quelques disputes dans la communauté. En même temps, me dit-il, la plupart des chansons traditionnelles célèbrent les jeunes femmes et les histoires d’amour. C’est le seul village indien que j’ai visité où le shaman n’avait pas encore été banni de ce dernier, comme c’est le cas chez les Paiter Suruí, à qui j’ai rendu visite en Amazonie, près de Porto Velho.

Perpera, l’ex-shaman, Village Pater Suruí, Rondônia

Les Paiter Suruí

La région a été traversée par un anaconda qui mange peu à peu tous les peuples de la forêt et ceux qui vivent sur les rives des fleuves, me raconte la coordinatrice d’un projet ethno-environnemental. La BR-364, financée par la Banque Mondiale et l’État brésilien, est le serpent qui grignote cette partie de l’Amazonie. Rondônia est la région du Brésil qui a le plus souffert de la déforestation ces dernières années. En 2019, 9% du territoire Paiter Suruí a été dévasté par les flammes des factions criminelles. Le contact officiel avec les Suruí remonte à la fin des années 70. La population s’est réduite de manière drastique, passant de 5000 individus à 500, en raison des épidémies.

Ils sont appelés les «Indiens Tech», car, en s’apercevant que Google Map indiquait que leur territoire était inhabité, Almir, le grand cacique de la tribu, a été reçu par le géant américain pour résoudre le problème. Depuis, les Suruí utilisent les outils technologies mis à leur disposition pour protéger leur environnement. Sur un hectare de forêt amazonienne, les Suruí ont catalogué près de 80 plantes médicinales différentes, comme «l’orcobèè», qui fait pousser les poils.

Un singe à Porto Velho venant dégusté des fruits

De l’anthropocentrisme

Penser la situation amérindienne nécessite de changer de perspectives, de trouver les bonnes lunettes qui permettent de comprendre un univers de pensée, parfois en contraste avec une vision occidentale essentiellement matérialiste et condamnée à la dualité.

La séparation de l’homme et de la nature n’est qu’une vue de l’esprit. Pour de nombreux peuples de la planète, le terme «nature» n’existe même pas. La dualité est un mirage qui est entretenu pour le seul intérêt de quelques-uns afin que ces derniers puissent profiter d’autrui.

Je n’ai pas pu rencontrer les Uru-Eu-Wau-Wau, en raison d’opérations policières qui se déroulaient sur le territoire, constamment menacé par les bûcherons illégaux et les «grileiros», les hommes de main de sociétés peu scrupuleuses. Aujourd’hui, les Indiens se désignent eux-mêmes les gardiens de la nature, on pourrait les dénommer les gardiens de la vie. Mais le prix à payer est élevé. Rien que pendant l’année 2019, pas moins d’une dizaine d’Indiens ont été assassinés, notamment chez les Waiãpi et les Guajajara en Amazonie. L’homme a découvert que la terre n’était pas le centre de l’univers ni une soucoupe volante traversant l’espace sidéral, mais une planète toute rikiki infinitésimale faisant partie d’un tout dont on ne connaît pas encore les limites – s’il existe une limite -. Mais l’homo centré est toujours ancré dans un anthropocentrisme illusoire et autodestructeur.  

«Vers les rochers à fleur d’eau, il suffisait de tendre la main pour frôler le plumage de jais des grands mutum au bec d’ambre ou de corail, et les jacamin moirés de bleu comme le labrador. (…) Ces oiseaux contribuaient à reconstituer devant mes yeux étonnés ces tableaux de l’atelier de Brueghel où le Paradis, illustré avec une intimité tendre entre les plantes, les bêtes et les hommes, ramène à l’âge où l’univers des êtres n’avait pas encore accompli sa scission».

La vie recèle des secrets qui dépassent sans doute l’entendement des hommes, mais dont la magie les effleure ou les embrasse chaque fois qu’il se reconnecte à l’immensité.

Témoignage des Indiens rencontrés
Indienne Kadiwéu montrant une céramique qu’elle a fabriquée
Traite d’une vache au village d’Alves dos Barros, Mato Grosso do Sul
Prière du patriarche avant le départ pour rendre visite au “patron”, à qui la famille loue des terres
Une poule sera offerte au “patron”
Le transporteur qui ravitaille les villages en soda et en “pinga”, de l’eau-de-vie de piètre qualité
Préparation du chimarrão
Indien Kadiwéu près de la bananeraie
Chapada de Jarudore
Cerrado situé dans le territoire Bororo de Jarudore
Enfant Bororo, village de Jarudore, Mato Grosso
Bororo nageant dans le Rio Vermelho, au abord du village
Les Bororo ont été évangélisés par les salésiens, mais conservent une partie de leur rituels ancestraux
Les Bororo faisant la traite des vaches, village de Jarudore
Un Tapir qui a été capturé pour être soigner. Il s’agit de l’animal totem de la tribu de Jarudore
Enfant Bororo, Village indien de Jarudore
Chasseurs Nambikwara rentrant de la chasse, Pontes e Lacerda, Mato Grosso
Flèches Nambikwara
Nambikwara fumant le tabac traditionnel
Ambiance du village Nambikwara, mato Grosso
Pitch, le raton laveur
Enfant Nambikwara
Enfant Paiter Suruí, Rondônia
Village 7 de setembro, Rondônia
Joueuses de foot célébrant la victoire avec l’entraîneur, village Paiter Suruí, Rondônia
Les Suruí cultivent des bananes, du cacao et du café
Pendant la chasse au javali, les Indiens écoute la forêt
Cuisson d’une galette traditionnelle Suruí avec la mère d’Almir Suruí
La mère d’Almir Suruí tissant un hamac
Église évangélique dans le village Suruí
Perpera à l’hôpital
Mopiri, le frère d’Almir montrant les traces de seringueiros
Le songe

Texte et photographies: tous droits réservés Vincent Bosson

Photographe freelance

Vincent Bosson photography

Vincent Bosson est photographe documentaire installé à São Paulo.

Réalisation de reportages pour médias, entreprises et particuliers

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Le livre: “Des tropiques pas si tristes”

Livre illustré de 179 pages. Format 18X23,

Il est composé de 113 photographies en noir et blanc et couleur. Récit du reportage. Ouvrage en auto-édition.

Pour plus d'informations: Le livre


 

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