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Escapade dans une favéla de Rio

Située entre les plages de Copacabana et d’Ipanema, la favéla de Pavãozinho s’élève sur l’une des collines qui dessinent le paysage carioca.

En quittant les mélodies langoureuses de la Garota d’Ipanema, je prends une longue avenue qui s’avance dans la cité, en direction des morros (collines), où une myriade de petites habitations multicolores surplombent la cidade maravilhosa. Les deux policiers que je croise me confirment ce que l’on m’avait déjà dit: « Il n’y a pas de problèmes, monsieur, la communauté est pacifiée ». « Pa-ci-fiée », ces trois syllabes semblent suggérer que le lieu où j’ai l’intention de me rendre est en paix, et donc, qu’il était, avant, en guerre.

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La Cité de Dieu

La rue qui mène au pied de la favéla me jette tout droit dans les premières scènes de la Cidade de Deus (Cité de Dieu), et, au rythme de la samba, je distingue le bruit des facão (grands couteaux) battants sur la pierre, l’odeur forte des poules se faisant déplumer, les mille parfums plus ou moins exotiques qui se dégagent des casseroles des vendeurs ambulants. Dans la cohue de motos et de farandoles, j’emboite le pas d’un homme en costume qui se dirige vers de petites cabines à crémaillères. Le bonde permet de monter jusqu’au sommet, mais je décide de m’aventurer à travers le dédale de marches, dont l’enchevêtrement fantaisiste ressemblait à un tableau des escaliers d’Escher.

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Au bout de quelques minutes à gravir la pente aménagée, où les ruelles, habitations et échoppes s’entremêlent les unes aux autres, je m’arrête devant une sorte de boteco (bistrot) au mur blanc rafraîchi. À l’intérieur, un ventilateur souffle l’air tiède de l’atmosphère, un réfrigérateur bancal toussote fébrilement, des bonbons roses au chocolat se disputent l’unique étagère du mur et deux occupants sont accoudés sur le petit comptoir.

Eduardo, un mégot de cigarette aux lèvres et le regard pétillant, sirote un verre de pinga (eau de vie) avec le tenancier. Il habite dans une maison de poupée, juste en face de la taverne de Hobbit.« J’ai 60 ans », me confie-t-il avec un sourire d’enfant. Entre les bouffées de fumée et les embruns de cachaça, il me dira qu’il ne sait ni lire ni écrire, mais qu’il a toujours vécu de petits boulots.Je devrais soigner sa jambe, mais ça attendra un peu.

Ah ! regarde, c’est ma femme, elle me surveille !

Me lance-t-il, alors qu’un visage féminin aux yeux ronds était apparu furtivement à travers les rideaux de la cabane d’en face.

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Source : « la revue géopolitique », 2013 – Hervé Téhry, directeur de recherche au CNRS

Ragaillardi par cette première rencontre, je décide de reprendre mon ascension. En atteignant le haut de l’escalier principal, deux choix s’offrent alors à moi : une ruelle qui se glisse au cœur de la favéla ou une autre, dans laquelle j’aperçois deux hommes de la PM (Policia Militar) postés avec leurs mitraillettes, prêts à viser le moindre insecte volant les enquiquinant. Courageusement, je me fonds dans le décor et m’enfonce dans les couloirs de la cité miniature.

La cour des miracles

En 2010, Rio de Janeiro a été le théâtre d’affrontements violents entre trafiquants et forces de l’ordre. Dans la perspective des Jeux Olympiques et de la coupe du monde d’un côté, la reconquête des favélas et l’accès aux droits de la population de l’autre (entre 1960 et 2000, la part de la population des favélas dans la ville est passée de 10% à 17%), les autorités publiques ont déployé le BOPE (Batalhão de Operações Policiais Especiais), genre GI. Joe de choc, et ont créé l’UPP (Unité de Police de Pacification) dans plus de treize favélas, dont le complexo do Alemão et Vila Cruzeiro.

Eduardo me dira que la situation est beaucoup plus sereine qu’à l’époque : « Avant, les trafiquants faisaient partie du quartier, mais les conflits entre gangs ont éclaté, et on s’est retrouvé otage de gens venant d’autres favélas. Le pire, c’était le dimanche, car les balles perdues étaient fréquentes». Certaines favélas sont aujourd’hui « pacifiée », mais la situation reste encore instable dans nombre d’entre elles, notamment au regard de la violence et de la corruption policière.

Je débouche enfin sur une toute petite place – tout est petit ici -, où se trouve un bistrot qui fait également office d’épicerie. Dans cette cour des Miracles, je rencontre une jolie Allemande, accompagnée de son guide, qui visite la favéla et Maria, derrière le comptoir, avec un homme bedonnant, au regard noir. Pressée par son guide, la jolie Allemande nous quitte et je demande une bière. Antartica, une bouteille de 600 ml bien glacée, la bière carioca.

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Maria

Maria est à la retraite et grand-mère de 7 petits enfants. « Vous allez venir visiter ma maison ! » s’exclame-t-elle, après avoir échangé sur les raisons de ma promenade. La suivant de près, je grimpe à nouveau des escaliers, encore plus étroits et pentus, avant d’arriver à la porte d’entrée. La maison est construite sur deux étages, au-dessus d’une autre – ou de deux peut-être –, toute en briques, avec sur le toit, la fameuse citerne bleue qui permet d’emmagasiner l’eau. Une petite échelle donne accès à la terrasse qui plonge le regard dans l’horizon enfiévré, l’océan au loin et les multitudes de maisonnettes colorées aux alentours. La plus grande de ses petites-filles s’appelle Milena. « J’ai 12 ans », me dit-elle timidement, « j’aimerais bien apprendre la cuisine française à l’école.

Mais mon rêve, c’est devenir footballeuse ».

Je quitte le logement confortable et l’accueil chaleureux de la grand-mère et m’arrête à nouveau près de mon repère de vieux loups des favélas. L’homme au regard noir se montre toujours aussi méfiant, mais Antonio, qui suivait la scène depuis mon arrivée, m’invite à boire un verre avec lui. En bon convive, je ne refuse pas l’invitation. Antonio a la trentaine et travaille comme cuisinier, parmi d’autres jobs qu’il m’énumère un par un. Le regard aimable et sincère, il souhaite absolument me faire aussi visiter l’endroit où il habite, à quelques ruelles plus loin. J’hésite un peu, mais devant son insistance, je le suis finalement dans ce labyrinthe de bric et de broc.

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Antonio

Arrivé à la limite de la mata atlântica (forêt primaire qui borde le littoral), Antonio m’explique que les autorités ont interdit dorénavant toutes constructions plus en amont. « Mais ici, on trouve de quoi manger, regarde, ça, c’est un jaca » (fruit du jacquier). Enjambant quelques poules qui se frayaient un passage sur l’étroit sentier de terre, Antonio me fait découvrir ces fruits aussi gros qu’une pastèque, au goût de banane, de mangue et de miel. En redescendant, il me présente Réginaldo, un vieux monsieur aux bonnes joues et de petites tailles. Dans un large sourire qui trahit les marques du temps, il me raconte que sa famille, venant du nord-est du pays, s’est installée ici en 1957.

À l’époque, les escaliers étaient tous en bois et les glissements de terre étaient fréquents

Après quelques arrêts inopinés, et suivant toujours mon guide, nous arrivons enfin chez lui. Le logement est composé de plusieurs petits espaces, avec tout le confort nécessaire, air conditionné et accès à internet. Cependant, mon aventure est devenue subitement beaucoup moins romanesque, lorsqu’au même moment, Antonio insiste pour que je rentre dans sa chambre et que mon regard se focalise sur l’énorme couteau qui dépasse de la table de la cuisine. Je n’avais aucune envie de finir comme la poule de Fernandes Meirelles, même au son de la samba. Percevant probablement ma détresse, il prend donc le couteau dans la cuisine, part dans sa chambre et revient avec une cage où un periquito (perruche) jaune est tranquillement installé. Avant le partir, il m’offrira du fromage de Minas, que je ne pouvais refuser, et me raccompagnera jusqu’à mon repère.

Cela fait maintenant quelques heures que je déambule dans ce décor de lilliputiens et, alors que je remercie encore une fois chacun pour son accueil, des haut-parleurs dissimulés dans les rues commencent à brailler un flot de mots incompréhensibles. Devant mon air intrigué, l’homme au regard noir me dit finalement : « C’est le facteur. Il appelle les gens qui ont reçu du courrier et ils doivent le chercher en bas ».

Photographe freelance

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Vincent Bosson est photographe documentaire installé à São Paulo.

Réalisation de reportages pour médias, entreprises et particuliers

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