L’esprit de Jaraguá est Guarani

Le Pic de Jaraguá qui est situé aux portes de la mégalopole brésilienne abrite plusieurs villages Indiens guarani. Il surplombe, d’un côté, l’étendue urbaine et plonge, de l’autre, sur les deux vallées qui partent, pour l’une, en direction du littoral et pour l’autre, vers l’intérieur de l’état de São Paulo. Jaraguá, en guarani, signifie «le Seigneur des vallées».

Chant Guarani “Oreru nhamandú tupã oreru” qui signife “Nos pères sont le soleil et le tonnerre”.

La situation des Indiens guarani

Le continent sud-américain compte environ 300 000 Guarani de divers groupes, dont 50 000 au Brésil, dans l’état du Mato Grosso do Sul pour une grande majorité d’entre eux.

Dans l’état de São Paulo, à partir des années 60, le parc national de Jaraguá est créé et, avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement, des Indiens Guarani commencent à s’installer à ses alentours. Les terres où se trouvent les villages Tekoá Pyau et Tekoá Ytu représentent le plus petit territoire indien démarqué officiellement par les autorités brésiliennes. 700 personnes habitent dans des conditions plus ou moins précaires, en raison du manque d’espace et de la pollution résultant des activités urbaines et industrielles.

En 2013, une étude réalisée par la FUNAI – la Fondation des Indiens – prévoit d’augmenter la surface du territoire d’environ 500 hectares. La demande restera sous une pile de documents du Ministère de la Justice (la FUNAI est sous sa tutelle), jusqu’en 2017. Le gouvernement de Michel Temer fraîchement débarqué annule alors le processus, alléguant des problèmes administratifs avec l’état de São Paulo. En réalité, les élus paulistes ont d’autres plans pour le parc national de Jaraguá et projettent de le privatiser.

Malgré les manifestations et les prières qui ont duré jusqu’à l’aube sur l’Avenue Paulista, les autorités publiques se sont montrées peu enclines aux revendications des Guarani.

Mais, ce matin du 13 septembre 2017, les paulistes qui ont allumé leur téléviseur ont eu la bonne surprise de découvrir un écran totalement noir. Pendant deux jours, les Guarani ont occupé les relais télévisuels situés au sommet du Pic de Jaraguá, en les rendant inopérants. Comme dans les années 20, alors que les autorités brésiliennes pénétraient profondément dans le bassin amazonien, en installant une ligne télégraphique, les Indiens défendaient leur terre en sabotant cette dernière. Un siècle plus tard, le même procédé fonctionne encore plutôt bien.

Privée de télé-novelas et de messes évangéliques, qui constituent l’essentiel de la programmation télévisuelle brésilienne, la population est alors prise de panique et les élus, à peine réveillés, prennent acte. L’état de São Paulo change alors son arc d’épaule et propose que le parc soit cogéré avec les Indiens Guaranis. Le projet de territoire est, quant à lui, au fond d’un tiroir. Toutefois, le 29 novembre 2017, le Ministère public a notifié l’annulation de la décision du Ministère de la Justice. Les esprits de Jaraguá se sont rendus jusqu’à Brasilia, mais le sort du territoire est loin d’être résolu.

Un autre village Indien s’est constitué autour du Pic de Jaraguá, Tekoá Itakupé, où plusieurs familles tentent de préserver leur culture, tout en créant des liens avec les non-Indiens, appelés «jurua», terme qui signifie «homme à barbe», en guarani.

Avec Gisèle et Mateus, je vais découvrir quelques mystères liés à l’histoire de Jaraguá et à la culture guarani.

Pico de Jaraguá, village Guarani

Alfonso Sardinha, dit «le Vieux»

Jaraguá, 1597. Alors que les premières pierres du village Jésuite sont à peine posées – São Paulo a été fondé en 1554 -, Alfonso Sardinha, un bandeirante portugais et marchand réputé, installe son arsenal politico-militaire à Jaraguá. Drôle d’idée, surtout que le coin est rempli d’Indiens hostiles. Mais les rivières des régions de Jaraguá et de Guarulhos – où se situe l’aéroport international aujourd’hui – contiennent des pépites d’or en abondance.

Selon les récits de cette période, les combats avec les tribus tupi-guarani de la région ont duré plus d’une dizaine d’années, avant que les Indiens soient totalement exterminés par les bandeirantes. Débarrassé de ces irréductibles sauvages, Alfonso Sardinha peut exploiter les richesses de Jaraguá. Il fera fortune avec le commerce de minerais et la traite des esclaves noirs, dont il est le premier importateur depuis l’Afrique. Il meurt en 1616 et est enterré au Pátio do Colégio, la première mission Jésuite de São Paulo qui est situé dans le Vieux Centre de São Paulo. Bon, en même temps, c’est lui qui a mis la main à la poche pour la construction de l’édifice.

Le «casarão», la demeure coloniale où Sardinha s’était établi à Jaraguá existe toujours et fait partie aujourd’hui du parc national. Pour l’anecdote succulente, l’habitation comprend, au-dessus, les logements des maîtres et, en dessous, le «senzala», le lieu où étaient enfermés les esclaves, d’habitude situé à distance de la demeure principale. Or, pendant l’hiver, la région de Jaraguá est très froide. Mettez un bon tas d’esclaves sous votre maison et vous obtiendrez du chauffage gratuit. Les mecs de l’époque avaient vraiment de l’imagination.

Après avoir exploité les vallées paulistes, les aventuriers du XVIe siècle s’enfoncent davantage dans la forêt à la recherche d’or et de diamants, jusqu’à atteindre Minas Gerais, où ils tombent alors sur le jackpot. Aujourd’hui, le nom des deux voies rapides qui traversent la région leur rend hommage, levant un voile sur l’histoire brésilienne. D’un côté, l’autoroute des «bandeirantes» et de l’autre «Anhanguera», le sobriquet attribué par les Indiens à Alfonso Sardinha en raison de ses atrocités. «Anhanguera», en guarani, signifie démon barbu.

Maison des prières, le “opy”

Le village Tekoá Itakupé

Le village guarani, situé à quelques minutes des derniers paysages urbains, se perd dans les collines encore arborisées et préservées du Pic de Jaraguá. Toutefois, une grande partie de la forêt primaire – la mata atlântica, dont seuls 7% subsistent aujourd’hui sur le littoral brésilien – a disparu sur un des versants au profit de l’eucalyptus.

Le village est composé d’une vingtaine de familles vivant dans des cabanes en bois, réparties à distance des unes des autres. Le centre du village comprend une grande hutte faisant office de cuisine et de salle à manger, où poules, canards et chiens viennent et vont à leur gré. En contre-bas se trouve la maison des prières – «opy» en guarani -, réalisée selon les anciennes traditions, avec un mélange de boue séchée et de paille, le tout soutenu par une structure de bois.

Mais ce matin-là, la cacique, la cheffe du village, demande à retirer certains branchages des parois, car, me dit-elle: «les jeunes les ont installés n’importe comment et l’eau de pluie rentre dans la maison des prières!» Les végétaux seront dès lors remplacés par de larges tôles en métal.

Tout près, enfin, le jardin communautaire se taille un large espace dans la végétation. Les Guarani cultivent le riz, le maïs et le manioc pour l’essentiel. Gisèle m’apprendra d’ailleurs que les femmes ne peuvent passer près des rangs de pastèques, auquel cas ces dernières sèchent dans les jours qui suivent. Toutefois, le jardin ne permet pas de subvenir aux besoins alimentaires du village et les Indiens guarani sont tributaires de l’extérieur.

Pour comprendre la culture guarani et les problématiques auxquelles la communauté est confrontée, il est nécessaire de s’arrêter sur la notion de «tekoa».

Mateus dans la maison des prières

Le tekoa

Pour les Guarani, la terre n’est pas qu’un simple objet: elle est le «tekoa».

Selon Montoya, un jésuite du XVIe siècle, défenseur et éminent linguiste guarani, le mot «teko» désigne à la fois:

La manière d’être, la coutume, le système (…) et «tekoa» signifie et produit à la fois des relations économiques, sociales et une organisation politique essentielles à la vie guarani. Sans tekoa, il n’y a pas de teko.

Sous la hutte, les braises crépitent doucement. Autour du feu avec Mateus et Ike, son frère plus âgé, ils m’expliquent que «teko» représente ce qui est vivant et «tekoa» l’endroit où se réalise le vivant.

La structure du tekoa permet d’identifier trois espaces distincts d’utilisation: une région spécifique est consacrée à la chasse et la pêche, une autre est cultivée et, enfin, une autre est définie comme espace social et politique.

Représentation graphique du Tékoa

Au Pic du Seigneur des vallées, la partie secondaire est relativement préservée, mais elle ne permet pas ni la chasse ni la pêche. J’ai vu plusieurs fois Mateus avec un lance-pierre en train de chasser les pigeons des forêts, sans grand succès. Une source d’eau se trouve en aval, fraîche et limpide, elle se déguste tel un premier cru. Elle n’est ni traitée ni polluée, mais son débit souffre des plantations d’eucalyptus situées en amont. L’un d’eux a d’ailleurs été coupé pour construire la maison des prières.

Enfin, traditionnellement, les familles guaranis vivaient dans la «casa grande», le foyer où habitaient jusqu’à trois générations. Il était à la fois le lieu de production et de consommation de la tribu. Signe du fractionnement de l’unité culturelle guarani, des couples juvéniles habitent aujourd’hui dans des cabanes (chez les Guarani, 14 ans correspond à l’âge adulte pour les filles et 16 pour les garçons). Certaines cahutes de bois ont été peintes par des graffeurs non-indiens, mais le résultat, selon moi, n’est pas franchement cosmique.

Chaque soir, la communauté se rassemble dans la maison des prières. À l’intérieur, le feu sacré, réalisé selon les rituels ancestraux, est sans cesse entretenu. De l’autre côté, suspendu au mur, se trouvent quelques objets destinés aux prières. Les Indiens guarani fument du tabac avec une grande pipe en bois sculptée, le «petyngua», en crachant régulièrement par terre et buvant le maté. Le clapotis des crachouillis peut sembler étonnant, mais j’apprendrai que le geste permet de ne pas irriter la gorge.

Après que le pajé – le chamane du village – ait réalisé ses incantations, les choses sérieuses commencent. Danses, chants et musiques mènent le rythme, pendant que le leader dirige des jeux auxquels tout le monde participe. Et la cérémonie peut durer jusqu’à 4 heures! Mateus m’expliquera que ces rituels, c’est un peu comme le «om» chez les bouddhistes.

Pinga 51

En fin de soirée, le groupe se sépare et certains d’entre eux se retrouvent à nouveau sous la grande hutte.

Ce soir-là, Mateus sort une bouteille de Pinga 51: «On va boire!», s’exclame-t-il. L’alcool étant interdit dans le village, les deux frères me conseillent de ne pas faire de trop de tohu-bohu en sortant, pour ne pas réveiller la cacique. Je n’avais vraiment pas la tête à me prendre une cuite ce soir-là, surtout avec ce genre d’eau-de-vie de piètre qualité. Mais devant mes hôtes, il était difficile de refuser. Après quelques verres ingurgités, et chaque fois que l’un de nous perdait à un jeu dont je comprenais à peine les règles, je réussis à m’esquiver. Je pense d’ailleurs que je me suis dispensé d’un festin anthropophage qu’ils auraient organisé avec ma dépouille ivre morte.

Évidemment, le lendemain matin, devant une tasse de café et des galettes de pain toutes fraîches, la cacique s’adresse à Mateus en guarani. Toutefois, je distincte clairement le mot «pinga» dans le flot de paroles incompréhensibles. Après quelques explications hasardeuses de Mateus, les rires reprennent parmi l’assemblée, pendant que je continue à tremper mécaniquement une galette dans mon café.

L’alcool a fait et fait encore des ravages dans les communautés guarani. En raison de la destruction et de la main mise sur leur terre principalement, la culture guarani se fragmente peu à peu et les jeunes générations manquent de repères. Dans le Mato Grosso do Sul, entre 1986 et 2000, 320 Guarani se sont donnés la mort. Le plus jeune était âgé de 9 ans. Sans tekoa, il n’y a pas de teko, sans terre, il n’y a pas de vie.

La gestion des déchets représente également une problématique importante pour le futur de la communauté. Tous les résidus résultants du travail des guaranis sont compostés, mais les produits manufacturés venant de l’extérieur ne trouvent pas leur place dans cette vision du monde. J’ai même tenté d’expliquer, en vain, à un jeune guarani qu’il est nécessaire de séparer ces détritus, car la nature ne les acceptent pas. Souriant, ils ne me répondra pas.

 

Concernant la santé, je n’ai pas assez d’informations pour donner un regard complet sur la situation. Toutefois, en moins d’un an, 3 enfants et deux jeunes adultes sont décédés dans le village, l’un d’eux souffrant de fragilités cardiaques. D’ailleurs, Mateus m’expliquera qu’ils n’ont pas pu construire le cimetière selon les traditions, car, normalement, le premier membre enterré de la tribu devrait être une personne âgée.

Gisèle tente de faire renaître les savoirs ancestraux liés aux plantes médicinales, mais étant donné la dégradation du milieu naturel, de nombreuses plantes ne sont plus disponibles. Les Guarani ont néanmoins accès aux services publics de santé. Bon, le système de santé au Brésil est, comment dire, à l’image du Brésil. Pas de bras, pas de chocolat!

Enfin, les enfants ne sont pas scolarisés. La seule école où les enfants apprennent le guarani et le portugais se trouvent dans l’autre village, trop distant et n’ayant pas de place d’accueil. On pourrait s’inquiéter de cette situation, mais cela permettra sans doute de sauvegarder la culture et la langue guarani. Toutefois, la cacique parle portugais et c’est elle qui est en contact avec les non-indiens pour toutes les questions administratives du village.

Mateus m’apprendra que le mot «indien» est péjoratif, car il signifie «sans Dieu»; les colons prenant les indigènes pour des sauvages. Dans la culture guarani, Dieu porte le nom de Nhanderú. La version de nos dictionnaires mentionnent que Christophe Colomb, croyant accosté aux Indes, désigne alors les peuples autochtones d’«indiens», alors qu’il découvre l’Amérique du Sud et les amérindiens.

Quelle que soit l’interprétation que nous retiendrons, Mateus, futur cacique du village, montre que leur culture a été longtemps le fruit de nombreux préjugés et que la lutte pour leur territoire n’est pas encore terminée.

Si je n’ai pu saisir qu’une fraction de l’univers des Indiens guarani, certains détails n’échappent pas au regard extérieur: les traits qui caractérisent ce peuple sont clairement la résilience – près de quatre siècles de résistance – et leur joie. Une gaieté qui traverse tous les coeurs.

Aguyjevete!

Texte et photographies: Tous droites réservés Vincent Bosson

Photographe freelance

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Vincent Bosson est photographe documentaire installé à São Paulo.

Réalisation de reportages pour médias, entreprises et particuliers

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