Mãe Preta: la mère noire du Brésil

De l’esclavage à la reconnaissance du rôle des femmes noires dans la société brésilienne, Mãe Preta raconte l’histoire intime d’une mémoire retrouvée.

Temps de lecture: Assis tranquillement sur son canapé, la télévision éteinte.

Ma mãe preta, elle est belle. Elle est pleine de lumière. Ses yeux noirs observent l’éternité pendant qu’elle me serre la main comme si c’était la dernière fois. Âgée de 84 ans, elle vit dans une favéla à la périphérie de São Paulo, au Brésil, et ne quitterait cet endroit vétuste pour rien au monde.

Parfois, les “dames”, comme elle les appelle, viennent la chercher pour passer l’après-midi.

Mais tu sais, je cache la statue de la Vierge Marie lorsqu’elles arrivent, me confie-t-elle avec son large sourire. 

Ces “dames” sont des mercenaires évangéliques qui sillonnent les quartiers pauvres de la ville pour convertir quiconque à leur secte (ces églises ne sont pas considérées comme telles au Brésil). Mais ma mãe preta n’est pas dupe. “ça me fait sortir”, continue-t-elle.

Ma mère noire, elle a été la nourrice de ma femme pendant toute son enfance. Elle m’a adoptée et moi aussi.

Ilú Obá De Min

Mãe preta, c’est également l’histoire d’une rencontre avec la troupe Ilú Obá De Min, dans le Vieux centre de São Paulo. C’est aux sons des tambours qui résonnent dans l’immense vallée urbaine que je découvre une commémoration consacrée à Mãe Preta.

En yoruba, “Ilú Obá De Min” signifie:

Les mains féminines qui jouent du tambour pour Xangô.

L’objectif de l’association, composée exclusivement de femmes, est de divulguer et préserver la culture noire au Brésil.

Yoruba

Source: Wikipédia

Yoruba désigne une langue, une religion et un peuple d’Afrique de l’Ouest qui prend ses racines sur les rives de l’ancienne ville d’Ifé, dans l’actuel Nigeria. Les Yorubas ont payé un très lourd tribut pendant la traite négrière. Nombre d’entre eux ont été déportés au Brésil comme esclaves.

Quant à la religion Yoruba, on la retrouve à travers le candomblé au Brésil, la santeria dans les Caraïbes ou le vaudou à Haïti.

Au cours des rituels, les membres rendent hommage aux orishas (ou orixás au Brésil), divinités qui correspondent aux différentes forces naturelles.

Parmi les divinités, Iemanjá: la déesse des eaux de mer et des pêcheurs.

Mère noire du Brésil: de l’esclavage à nos jours

Dans le Brésil du XIXe siècle, les femmes noires esclaves ont tenu un rôle important au sein des familles seigneuriales. Elles ont vécu, pour certaines, dans l’intimité des foyers des maîtres. 

À cette même époque, dans l’aristocratie française, notamment, les femmes n’allaitaient et ce sont des nourrices qui élevaient leurs petits bambins. Selon Elisabeth Badinter, cela tenait plus à un système patriarcal, où les femmes devaient se consacrer à leurs maris, qu’à une mode.

Au Brésil, d’après le sociologue et historien Gilberto Freyre, ces esclaves étaient choisis comme amantes, prostituées, garde d’enfants ou encore nourrices: la mãe preta. Le recours aux nourrices s’expliquait surtout par l’importante mortalité des femmes, ou lorsque ces dernières n’avaient pas de lait.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, à São Paulo, les nourrices noires représentaient un commerce lucratif. Elles devaient, en outre, souvent abandonner leur propre enfant pour satisfaire les exigences du marché. Voici une annonce parue dans les journaux de l’époque:

Propose les services de 2 nourrices sans enfants, avec du bon lait et en abondance. Pour les voir: agence commerciale, rue Piratininga n°56, SP.

La peinture de Lucílio d’Albuquerque (1912), Mãe Preta, montre toute l’ambivalence ressentie à travers un regard. L’esclave noire allaite le mouflet de ses maîtres, pendant que son propre enfant est allongé sur le sol.

Au début du XXe siècle, enfin, en fonction des idées hygiénistes et l’arrivée du lait en poudre, hé oui, les nourrices noires ne vont plus occuper la même place au sein de la société brésilienne.

Mãe preta: une mémoire retrouvée

Aujourd’hui, les femmes noires n’allaitent plus les enfants, mais les nourrices noires sont toujours présentes dans les foyers brésiliens. J’appelle cela une incongruité socio-historique. La reconnaissance du rôle de mãe preta est, d’ailleurs, récente dans la société brésilienne.

À São Paulo, une statue de mãe preta a été inaugurée au 1955. Elle se situe sur la place Largo do Paiçandu.

La sculpture de Júlio Guerra a été, toutefois, vivement critiquée à l’époque, par certains militants noirs. En effet, l’oeuvre représentait plutôt , selon eux, une figure « déformée » de la mãe preta.

Aujourd’hui, de nombreux cultes religieux lui rendent hommage, en y déposant des offrandes. Elle est également devenue un lieu de commémoration pour le jour de la libération des esclaves (13 mai) et celui de la femme noire latino-américaine (25 juillet).

Point de vue

C’est en visionnant les différents clichés sur mon ordinateur que cette sculpture de Mãe Preta m’a interpellé. En effet, n’a-t-elle pas les traits d’un primate, ou plutôt celle d’un hominidé? Selon les informations de la préfecture de São Paulo, l’oeuvre a été sélectionnée pour “sa simplicité et son réalisme”. 

Outre la place sacrée de la Mère Noire, icône du mélange des différentes composantes de la société brésilienne, j’émets l’hypothèse qu’elle tend également vers un principe universel. Ne représenterait-elle pas l’ancêtre commun à l’Homme? N’était-elle pas, finalement, la mère de tous les hommes? 

Comédienne de la troupe Ilú Obá De Min interprétant Xangô, l’orixá de la foudre, du feu, des tonnerres et de la justice.

Comédienne interprétant Ogum, l’orixá de la guerre.

Une comédienne tenant un miroir et interprétant Oxum, l’orixá des eaux des rivières et de la beauté.

Pièce de bois yoruba d’une femme portant sur la tête le double marteau de Xangô, Dieu du tonnerre et de la foudre.

Photo: Offrande à Mãe Preta.

Photo: Vincent Bosson Photography

Photographe freelance

Vincent Bosson photography

Vincent Bosson est photographe freelance installé à São Paulo.

Réalisation de reportages dédiés aux événements, médias et entreprises. Séances photo pour books et portraits.

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