Pour une anthropophagie politique

Ce week-end, São Paulo revêt son costume de bal. C’est la « Virada cultural ».

Plusieurs concerts sont prévus dans différents quartiers de la cité enfiévrée. Toutefois, mes flâneries urbaines m’entraînent dans le Vieux São Paulo, à la FUNARTE (Fondation Nationale des Arts), un établissement public destiné à soutenir la création artistique.

En sortant du métro, j’emprunte un boulevard qui semble venir tout droit d’un décor de film post-apocalyptique, au-dessus duquel un gigantesque autopont traverse un enchevêtrement de bâtiments. Puis, au détour d’une petite rue, j’aperçois un attroupement joyeux, devant un magnifique ensemble architectural datant du XIXe siècle.

Le large portail d’entrée est agrémenté d’une banderole rouge aux lettres dorées : « FUNARTE occupée »

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Le Brésil, champion du pédalo

Depuis quelques jours, le milieu artistique proteste contre le nouveau Président Michel Temer, dont le nombre de ministères a été réduit. Basta le ministère de la Culture, entre autres, qui sera associé à celui de l’éducation. Néanmoins, à la suite de cette mobilisation, Michel Temer fera marche arrière et nommera dans la foulée un ministre de la Culture.

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D’ailleurs, c’est un peu le pays du pédalo. On passe du pédalage de Dilma Rousseff dans les finances publiques au rétropédalage de Michel Temer. Rappelons ici que l’ancienne Présidente de la République a été évincée en raison des « pedalas fiscais », un tour de passe-passe qui permet de maquiller les dettes du pays en la transférant de manière temporaire à des banques publiques. J’ai même entendu dire que pour les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro, une nouvelle discipline sera inaugurée, et le Brésil a toutes ses chances, le pédalo.

Je comprendrais, alors, que les occupants ne sont pas prêts à abandonner ni leur lutte ni les lieux, car selon eux, le gouvernement Temer n’est pas légitime et Dilma Rousseff, victime d’un coup d’État parlementaire.

À l’intérieur de la FUNARTE, l’ambiance est bouillonnante et de nombreux artistes se relaient jour et nuit, en présentant leurs spectacles. Et je vais aller de surprise en surprise.

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« Paulicéia Desvairada »

D’abord, je découvre que les occupants ont rebaptisé la « Virada cultural » en « Desvairada cultural », ou dit autrement, « la culture hallucinée ». Petit clin d’oeil au poète et musicologue brésilien, Mário de Andrade qui, en 1922, publie « Paulicéia Desvairada », « São Paulo Hallucinée » en français. Ce recueil de poèmes est la prémisse du mouvement moderniste brésilien : l’anthropophagie. Ce mouvement vise à « digérer » l’apport culturel européen, afin de faire naître une création propre brésilienne.

C’est aussi un manifeste contre une société industrielle conservatrice et une ode à São Paulo, « comoção de minha vida », (commotion de ma vie) écrira-t-il dans son premier texte, dont la transformation rapide crée de grandes inégalités sociales.

Mais son projet va bien au-delà, puisqu’il propose le vers harmonique et tentera d’élaborer une langue brésilienne à partir d’éléments tirés du parler quotidien et du folklore. Le vers harmonique est composé de mots isolés qui ne sont pas organisés par la syntaxe.

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Si l’apport de Mário de Andrade, entre autres, a permis une formidable réappropriation de la culture brésilienne, pourquoi ne pas réaliser une anthropophagie politique ? Après tout, l’image d’un gouvernement d’hommes blancs n’était-elle pas un héritage du paternalisme européen ? Bon, OK, de nombreuses personnes risquent de souffrir d’une bonne constipation. Car le spectacle que nous offrent les politiques est parfois bien désolant. Je ne connais pas le scénariste qui écrit la novéla politique brésilienne, mais je lui accorde tout mon respect, car chaque jour, la minisérie est une précieuse ridicule.

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Sambada de cavalo marinho

Après les clowns, chansonniers, transsexuels, rappeurs, je découvre une drôle de troupe qui danse le « Sambada de cavalo marinho », c’est-à-dire « la danse de l’hippocampe ». Inspirée de la commedia dell’arte en Italie, les « folguedo » sont des spectacles traditionnels brésiliens, issus des zones septentrionales de l’état de Pernambuco, qui réunit théâtre, musique, danses et poèmes. Également appelée « Bumba meu boi », cette danse dramatique est désignée de manière différente selon les régions du Brésil.

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J’avoue qu’en observant la saynète, la comédie qui se joue devant moi semble bien mystérieuse. Et c’est l’un des comédiens qui va m’apprendre les secrets de la « Sambada de cavalo marinho ».

Il s’agit d’un héritage des Reisadas portugaises qui célébraient les Rois Mages. À l’époque féodale brésilienne, les seigneurs des moulins accueillaient ces troupes, moyennant finance, et invitaient proches et amis des propriétés voisines.

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La comédie, qui peut durer 8 heures, compte parfois jusqu’à 70 personnages différents, représentants des humains, des animaux ou des êtres fantastiques. C’est le capitaine hippocampe qui dirige la danse dramatique avec un sifflet et il est assisté par deux valets qui resteront tout le long de la pièce. Le premier, Matheus, est rusé, bouffon et le second, Bastião, maladroit, benêt. Ces deux personnages, couverts d’une coiffe de couleur, étaient joués généralement par des noirs qui accentuaient la couleur de leur peau avec du maquillage à base de charbon ou de cirage.

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Les autres figures, masquées, avec un gros nez et de grandes oreilles, entrent en scène l’une après l’autre, au bon vouloir du capitaine hippocampe et les deux valets se chargent de les faire sortir de la scène de manière expéditive. Les sketches racontent la vie rurale des habitants, illustrant les joies et les problèmes quotidiens. Accompagné d’un orchestre, le spectacle se termine par la mort et la résurrection du bœuf.

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Le docteur : Alors, capitaine, notre affaire ?

Le cheval-marin : Quelle affaire ?

Le docteur : La guérison du bœuf, pardieu, je veux mon argent.

Le cheval-marin : L’argent, je vous l’ai fait remettre par Mateus (le valet noir).

Le docteur s’adresse alors à Mateus.

Le docteur : Où est mon argent, nègre voleur ?

Mateus : Voleur, non, Monsieur le Docteur. Votre argent je l’ai. J’ai seulement oublié de vous l’apporter. Le patron a demandé sous quelle forme vous voulez le recevoir, en petites coupures on en coups de bâton.

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Ce grand saut dans la mythologie brésilienne est un véritable voyage à travers son histoire vivante. Et, cet art de la théâtralité, de la dramaturge, issue de l’époque féodale, m’amène à nouveau vers le mouvement moderniste des années 30. En effet, il s’agit, là encore, d’un procédé de « digestion » des apports culturels européens, à travers duquel on peut vivre, sentir, éprouver l’émergence d’une identité brésilienne forte. Alors ? À quand une anthropophagie politique ?

Texte et photographies: Tous drois réservés Vincent Bosson

Photographe freelance

Vincent Bosson photography

Vincent Bosson est photographe documentaire installé à São Paulo.

Réalisation de reportages pour médias, entreprises et particuliers

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