Tristes tropiques

Cette série de photographie retrace les différents moments de la politique brésilienne, depuis la destitution de Dilma Rousseff en avril 2016 à la condamnation de Lula en juillet 2017. Aussi, j’ai emprunté le titre du célèbre ouvrage de Lévi Strauss, en hommage à son oeuvre. Afin de situer le contexte du reportage et comprendre la situation au Brésil, voici une rapide chronologie des faits:

Octobre 2010

Dauphine de l’ancien président Luiz Inácio Lula (PT, gauche), Dilma Rousseff est élue Présidente de la République. Elle est réélue face à Aécio Neves (PSDB, droite), en octobre 2014.

Mars 2014

L’enquête «lava jato» – lavage express en français – révèle un vaste système de corruption lié au groupe pétrolier Petrobras. Les entreprises du BTP, organisées en cartel, se partageaient les marchés publics en surfacturant les projets. En échange, des pots-de-vin étaient versés à différents partis politiques, en particulier à ceux de la coalition gouvernementale, au pouvoir depuis la présidence de Lula en 2003. Dilma n’est pas visée par la justice, mais une grande partie de l’opinion la considère comme responsable, étant donné qu’elle était ministre de l’Énergie (ministère de tutelle de Petrobras) de 2003 à 2005.

Décembre 2015

Dilma Rousseff est accusée de « pédalage budgétaire». Eduardo Cunha (PMDB, droite), alors président de la chambre des députés, lance une procédure de destitution à l’encontre de la présidente. Selon l’opposition, elle a sciemment maquillé les comptes publics afin de minimiser leur déficit, lors de sa réélection en 2014. La pratique de «pédalage budgétaire», considérée comme un «crime de responsabilité» par la constitution brésilienne, consiste à un emprunt auprès des banques publiques dans l’objectif de régler les dépenses de l’État et d’en retarder le débit. Utilisée depuis 1994 par les différents gouvernements en place, cette somme correspondait à 0,11% du PIB en 2001 et à 1% en 2014.

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2016

4 mars: Le domicile de Lula à São Paulo est perquisitionné et l’ancien président est placé en garde à vue pendant trois heures, sur ordre du juge Sérgio Moro. Le 11 mars, le parquet de São Paulo demande sa détention.

13 mars: Manifestation en faveur de la destitution de Dilma Rousseff.

17 mars: Dilma nomme Lula ministre d’État pour, selon elle, l’aider à sauver son mandat. Pour ses détracteurs, il s’agissait d’éviter la prison à Lula. La justice annulera dans l’heure la nomination. Le soir même, le juge Sérgio Moro divulgue une écoute téléphonique entre Lula et Rousseff qui laisse penser que la présidente l’a nommé afin de contourner la justice.

20 mars: Manifestation en soutien à Dilma Rousseff. Selon les manifestants, il s’agit d’un coup d’État orchestré par l’opposition.

17 avril: Les députés votent en faveur de la destitution de Dilma Rousseff.

5 mai: Eduardo Cunha, l’instigateur de l’impeachment, est condamné à 15 ans de prison dans l’affaire «lava jato».

11 mai: Les sénateurs valident la procédure de destitution. La présidente est écartée du pouvoir pendant 180 jours, la durée de la procédure.

5 août: Jour de l’ouverture des Jeux olympiques de Rio de Janeiro.

31 août: Les sénateurs entérinent définitivement la destitution de Dilma Rousseff. Michel Temer, alors vice-président, lui succède.

1 septembre: Différents mouvements manifestent pendant plusieurs jours contre l’arrivée de Michel Temer au pouvoir.

14 septembre: le parquet demande l’inculpation de Lula; le procureur Deltan Dallagnol explique alors que l’ancien président est le «commandant suprême» du cartel de corruption impliquant l’entreprise Petrobras.

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Image publiée dans l’ouvrage “Les photographies les plus marquantes du photo-journalisme brésilien 2017”, aux éditions Europa. Une manifestante crie sa colère lors de l’ouverture du processus de destitution de Dilma Rousseff en avril 2016, dans la vallée d’Anhangabaú, à São Paulo. 

2017

Février: Le carnaval commence l’année avec les blocos “fora Temer” – “dégage Temer” en français.

Avril: Grève générale des syndicats contre les réformes visant le gel des dépenses publiques pendant vingt ans, le travail et les retraites.

10 juillet: Michel Temer est accusé de corruption dans l’affaire «lava jato», faisant suite aux délations des dirigeants de la multinationale JBS auprès de la justice. Joesley Batista, le patron de cette dernière, l’accuse d’être à la tête de la «plus dangereuse organisation criminelle du pays».

12 juillet: Sérgio Moro condamne Lula à près de 10 ans de prison pour l’une des affaires de corruption pour laquelle il est visé, impliquant un triplex sur le littoral pauliste. Sur décision du juge, Lula reste en liberté en attendant la décision du tribunal, en seconde instance.

2 août: La chambre des députés rejette l’ouverture d’un procès contre Michel Temer, en échange de larges concessions auprès des lobbyings de l’industrie et de l’agroalimentaire. 

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Le jour du vote des députés, lors duquel ils entérineront l’ouverture du processus de destitution de Dilma Rousseff. En arrière-plan, une caricature de la présidente assise sur le cabinet, prête à partir avec ses valises et son baluchon.

Un vendeur ambulant lors d’une manifestation contre le Parti des Travailleurs et ses mentors, Lula et Dilma. Des poupées gonflables de Lula habillé en prisonnier sont vendues sur l’avenue Paulista, à São Paulo.

Des manifestants lors d’un rassemblement en soutien à Dilma Rousseff à São Paulo. Sur la pancarte est écrit: “Dilma, tes alliés sont le peuple”.


Manifestante lors du vote des députés pour l’ouverture de l’impeachment.

Un vendeur de noix de coco sur l’avenue Paulista, lors d’une manifestation en soutien à Dilma Rousseff. Sur la pancarte est écrit: “il n’y aura pas de coup d’état, ce sera des noix de cocos”.

Lors des manifestations contre Dilma Rousseff, la FIESP (Fédération des Industrie de São Paulo – le MEDEF local) a installé un canard géant devant ses locaux pour protester contre l’intention du gouvernement d’augmenter les impôts. “Não vou pagar o pato” pourrait se traduire par l’expression suivante: “je ne serais pas le dindon de la farce”.

Un membre du CUT (syndicat comparable à la CGT) à Anhangabaú, dans le centre historique de São Paulo,  déçu par la décision des députés quant à l’ouverture du processus de destitution de la présidente.

Manifestante lors d’un rassemblant contre Dilma Rousseff à São Paulo. Sur la pancarte est écrit: “Lula, ministre à la con”.

Des manifestants installés dans la Vallée d’Anhangabaú, lors du vote des députés pour l’ouverture de l’impeachment.

Une femme priant sur l’avenue Paulista, à São Paulo, le jour de la destitution de Dilma Rousseff.

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Manifestation d’un mouvement féministe en faveur du maintien de Dilma Rousseff. Une des activistes tient une photographie de la présidente lorsque elle était emprisonnée pendant la dictature. Sur la pancarte est écrit: “plus de Dilma, moins de machisme”.

Un manifestant soutenant l’impeachment de Dilma Rousseff se tient près de la FIESP à São Paulo, lors du vote des sénateurs. Sur son t-shirt est écrit: “intervention militaire tout de suite!”.

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Un manifestant lors d’un rassemblement contre le processus d’impeachment. Sur la pancarte est écrit: “Globo, Moro, affrontez Lula dans les urnes”. Globo est un groupe de médias incontournable au Brésil qui a soutenu l’impeachment de la présidente. 

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Un manifestant en faveur de l’impeachment consultant la constitution brésilienne, lors du vote des sénateurs qui confirmeront la destitution définitive de Dilma Rousseff.

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Lors de la nuit du vote des sénateurs, l’ambiance tendue entre les manifestants sur l’avenue Pauliste s’est soldé par l’arrestation d’un jeune homme qui s’était intercalé entre les policiers et un mendiant. Ce dernier, ivre, insultait le cortège des forces de l’ordre qui ont répliqué de manière énergique à l’assaillant titubant.  

Le lendemain de l’investiture de Michel Temer, les manifestations se multiplient dans tout le pays en faveur de la démocratie. sur la pancarte est écrit: “Lutter toujours, avoir peur jamais!” ou encore “Lutter toujours, Temer jamais”. Le mot “temer” signifie “avoir peur” en portugais.

Manifestation sur l’avenue Paulista, près du MASP (Musée d’Art de São Paulo), contre le président Michel Temer. Sur l’affiche est écrit: ” Respectez mon vote putain!”.

Les jours qui suivirent l’investiture de Michel Temer, les manifestations pacifistes ont été violemment réprimées par la police militaire. Sur la photographie, les forces de l’ordre dispersent les manifestants avec des bombes à fragmentation.

Le centre de São Paulo est le théâtre d’affrontements entre les manifestants et la police militaire. Des habitants assistent à la scène de guerre derrière leur fenêtre.

Les brésiliens descendent à nouveau dans les rues. “Povo sem medo” – Le peuple sans peur en français – est un mouvement populaire qui s’est constitué pendant le processus d’impeachment. Sur l’affiche est écrit “dégage Temer”.

Pendant les Jeux olympiques de Rio de Janeiro, les manifestations se poursuivent dans le pays pour sensibiliser l’opinion mondiale sur les événement politiques qui se déroulent au Brésil. Sur la pancarte est écrit en anglais: Dégage Temer, pas de coup d’État au Brésil”.

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Les FUNARTE (Fondation Nationale pour les Arts) on été occupées dans tout le Brésil pendant plusieurs mois en protestation à la destitution de Dilma Rousseff. Une activiste organisant les événements de la FUNARTE à São Paulo lors de l’occupation.

Des festivaliers lors de la Parade de la Fierté LGBT (Lesbienne, gay, Bisexuel, Transexuel) à São Paulo. Sur la pancarte est écrit: “Aimer sans Temer” ou, usant du jeu de mots, “Aimer sans trembler”.

Pendant le carnaval de février 2017, des blocos de rue se sont formés sous la formule “Dégage Temer”. Sur la photographie, des festivaliers défilent en petite tenue dans les rue de Rio de Janeiro.

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Alors que le juge Sérgio Moro vient d’inculper Lula à près de 10 ans de prison, des militants se réunissent à São Paulo pour soutenir l’ancien président.

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De l’autre côté de l’avenue Paulista, des brésiliens célèbrent la condamnation de Lula. Sur la photo, la manifestante réalise le célèbre “panelaço”. Lorsque Dilma Rousseff était encore présidente et qu’elle prenait la parole sur le petit écran, les paulistes, notamment, manifestaient depuis chez eux en tapant sur une casserole à l’aide d’une cuillère en bois. Sur le t-shirt est écrit: “je suis lavage express et juge”.

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Alors que les députés viennent de rejeter l’ouverture du procès pour corruption contre le président Michel Temer, une poignée d’anarchistes sortent dans les rues pour protester. Les autres mouvements qui d’habitude défilent sous différents étendards restent, cette fois-ci, silencieux. 

Et maintenant? Vers où marche le Brésil?

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