Une nuit dans le plus grand cimetière d’Amérique Latine

La situation de la pandémie liée à la covid-19 au Brésil s’est aggravée depuis mars 2021 et, afin de gérer l’augmentation de sépultures au cimetière de Vila Formosa à São Paulo, les services funéraires ont décidé de réaliser des enterrements nocturnes. Il est considéré comme le plus grand cimetière d’Amérique latine et occupe le quatrième plus grand espace vert de la cité pauliste.

Deux ailes, deux entrées. 

J’avais déjà visité la nécropole pour un reportage photo, attiré par la beauté crue et visuelle de cette terre rouge, des hommes face à la mort. Ce soir-là, j’avais prévu d’arriver à l’heure bleue, cet instant où le ciel se drape d’une robe saphir, avant la tombée de la nuit. Mais l’itinéraire de l’application de mon téléphone portable m’a mené à la seconde entrée du cimetière que je découvrais, alors que le gardien fermait la lourde grille de métal rouillé. « C’est simple, tu prends cette allée qui monte, tu tournes à droite en longeant le mur jusqu’au bout, tu verras les tours d’éclairages où ils font les enterrements covid », me dit-il. Simple. Le cimetière est arborisé, sans éclairage, la nuit se glisse déjà entre les branches et j’ai réussi à me perdre dans ce dédale. Un peu désorienté, j’ai finalement croisé un employé qui m’indiquait le chemin à prendre.

Com um número elevado de sepultamentos nos cemitérios da cidade, o serviço Funerário do Município de São Paulo fez a contratação de oito torres de energia para a realização de enterros noturnos. Na foto, enterros à noite no cemitério de Vila formosa, em São Paulo, nesta segunda-feira (5)

Je savais déjà les images que je voulais réaliser et me suis glissé dans l’atmosphère. Des Vanellus chilensis criaient dans la pénombre, l’odeur de la forêt et de la terre se mêlaient aux deux cortèges funéraires qui avançaient à la lumière des éclairages artificiels. Leandro, l’un des fossoyeurs, se tenait un peu à l’écart du groupe, sa pelle à la main, le temps semblait s’être arrêté avec lui, devant la pièce dramatique qui se jouait. Cela faisait deux semaines qu’il avait commencé ce travail et je percevais toute la tension qui le traversait. Même face à la mort, les Brésiliens ne sont pas égaux. J’ai senti alors un malaise s’installer entre nous lorsque je lui ai demandé s’il habitait loin de son lieu de travail. Suffisamment loin pour que je ne sache pas où il habitait, mais suffisamment pour que je comprenne qu’il s’agissait d’une favela ; et le cimetière de Vila Formosa est une nécropole populaire, où les tombes sont identifiées par un simple bout de bois planté dans la terre avec un numéro. 8 morts sur 10 liés à la covid-19 dans l’état de São Paulo viennent des populations vivant en périphérie.

Les familles ont quelques minutes pour faire un dernier hommage, un laps de temps accroché à l’éternité et à la froideur de l’instant. Une fois les deux cérémonies achevées, l’équipe chargée de l’éclairage a déplacé les tours vers de nouvelles fosses et, en attendant les prochaines obsèques, toute la troupe s’est rendue aux locaux administratifs pour une pause bien méritée. L’ambiance est bon enfant, les uns rigolent en se chahutant, pendant que les autres regardent les derniers messages de leur téléphone portable. Luciano, lui m’explique qu’il a fait des études de thanatopraxie qui consiste à préparer le corps avant la mise en bière. Toutefois, n’ayant pas trouvé d’emploi dans son domaine, il travaille depuis 5 ans comme fossoyeur. L’arrivée d’un nouveau convoi funèbre met fin à la pause et toute la troupe monte dans les voiturettes électriques pour se rendre sur les lieux des sépultures. Il s’agit cette fois-ci d’une personne sans famille et c’est un bénévole qui accompagne la cérémonie. Quelques minutes plus tard, un homme descend d’une autre corbillard soutenant sa mère en pleurs, pendant que les fossoyeurs emportent le cercueil du défunt. La colère se mélange au drame qui se déroule. « L’hôpital ne m’a même pas dit comment est mort mon père, je ne l’ai su qu’après que c’était à cause du covid ! » s’écrit-il, interrompant le silence de la nuit. J’ai croisé le regard de cet homme, dur, noir de colère, défiant la rudesse de la vie.

En temps normal, les services funéraires sont ouverts jusqu’à 18h00 et, en temps de crise sanitaire, jusqu’à 22h00. Je savais qu’un dernier défi m’attendait. Les trois chiens qui veillent sur les lieux et qui n’aiment pas du tout les cyclistes. Ayant connaissance du problème, j’avais soigneusement caché mon vélo, hors de leur portée visuelle. Pour repartir, les fossoyeurs m’ont escorté jusqu’à la sortie, alors que les boules de poils à quatre pattes commençaient à japper férocement. Deux ailes, deux chemins. Qu’importe le chemin, tant que l’on est sur l’un des deux.

Article écrit pour The Brazilian Report, le 6 avril 2021

Texte et photos, Tous droits réservés Vincent Bosson